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Les plus tristes lumières de Noël…

Chaque année, nous fêtons la veille de Noël dans Lanaudière, cette région du Québec que j’aime tant. Décor bucolique, une jolie fermette comme tant de gens en rêvent, la cabane à sucre, les volailles en tous genres. C’est juste parfait. Faut savoir l’apprécier et le reconnaître.

Plusieurs membres de la famille élargie viennent de loin. Afin de faire durer le plaisir, nous avons pris l’habitude de loger dans un motel accessible non loin de l’autoroute mais aussi de notre point de rencontre familial. C’est pratique. Déjeuner continental inclus.

Un petit spécial cette année, nous quittons le 23 décembre afin de surprendre mes beaux-parents, qui, de leur lointaine Gaspésie, préfèrent arriver une journée avant la grand fête. Une journée de plus à l’hôtel. Les enfants jubilent.

La journée fut longue, les retrouvailles et nos longues accointances faites, alors que la fatigue s’empare du clan, je me désiste afin de laisser tout ce beau monde se préparer au coucher. J’aime bien le petit bar de cet hôtel. Sur l’écran géant derrière le bar, la game des Canadiens. Les Tostitos et la salsa sont gratuites. Juste parfait. Une pinte de rousse!

La serveuse du bar est aussi tenue de vaquer à la réception de l’hôtel. Il fait tempête et quelques familles se présentent sur le tard pour briser une longue route en deux. On avance à peine dans cette tempête. L’hôtel est bien situé pour ça.

Le match des Canadiens en background, mon attention est portée vers deux écrans derrière le bar. Au milieu de ceux-ci, la caisse enregistreuse numérique. À tout moment, un de ces deux écrans – du même type, la même configuration, un écran bleu et des chiffres – émet un signal sonore assez puissant pour que la barmaid, un moment de l’autre côté à servir des clients de l’hôtel, puisse l’entendre. C’est impossible de ne pas entendre ce signal sonore.

Quand ce signal sonore se fait entendre, quelqu’un se présente au bar, petit papier à la main. On dirait un reçu tiré d’une machine interac.

Ce signal sonore indique que « la machine a payé » m’explique la barmaid.

En ce soir de tempête, au fond du petit bar de l’hôtel, une dizaine de « machines ». Presque toutes sont occupées. Un homme se présente au bar, petit coupon à la main, yeux rougis, mine patibulaire. Il tend son coupon à la réceptionniste de l’hôtel qui disparait quelques minutes. À son retour elle tend un peu plus de deux cent dollars à l’homme qui, d’un pas lent, retourne à « sa machine ». Ses effets personnels sont disposés sur la table juste à côté de celle-ci; un manteau, des clés, des tasses de café (gratuit pour ceux qui jouent).

Je discute calmement avec la barmaid. Je suis étonné que parmi ses fonctions figure celle de se faire distributrice de l’argent que gagnent les « joueurs ». Toute une responsabilité quand même non? C’est que pendant les 90 minutes environ où je serai au bar de l’hôtel, elle a dû payer comme ça plusieurs billets gagnants. Elle, seule apparemment à son poste en ce 23 décembre. C’est pas mal de responsabilité non?

Elle m’explique que les machines c’est un élément capital dans l’architecture financière de l’hôtel. «Tsé, y’a des soirs, quand c’est bin tranquille, les machines ça fait pas juste faire vivre le bar, ça fait vivre l’hôtel au complet!»

Bon. On comprend mieux dès lors pourquoi les «joueurs» sont traités avec égards. Une deuxième pinte de rousse plus tard, j’en ai appris un peu plus sur quelques-uns des «joueurs»; untel est récemment séparé, quand c’est pas sa semaine, il passe pas mal de temps aux «machines», une autre, une dame plus âgée, a commencé à jouer il n’y a pas si longtemps. «Elle est en train d’accrocher, ça c’est sûr!»

Je demande à la barmaid pourquoi elle ne peut pas signaler à quelqu’un quand une personne est, manifestement, en situation de jeu compulsif. Elle m’explique que c’est au joueur de se dénoncer lui-même en quelque sorte. Aucune des personnes qui sont devant les machines ce soir-là ne manifestent de comportement violent ou même un quelconque signe d’exaspération. C’est même étonnamment peu bruyant. Le même regard hagard devant la machine et ce geste, mécanique, vers l’écran pour choisir un chiffre, une forme ou que sais-je.

La barmaid m’explique que ce qui est le plus difficile, c’est que les «joueurs», contrairement aux clients de l’hôtel, ne sont pas des passants, ce sont des gens de la communauté. Une petite communauté où tous se connaissent. Elle en a vu des hommes, des femmes, jeter par-dessus bord une certaine aisance financière dans ces machines-là. Paradoxalement, sans les «machines», l’hôtel aurait de la difficulté à survivre, donc son propre emploi.

Un Perrier pour terminer la soirée, le match des Canadiens est terminé. Je prends place sur un tabouret plus près des machines, j’observe, discrètement, mon portable devant moi, y faignant un quelconque intérêt.

«Une dernière rousse?»

«Non, c’est bon, merci…»

***

Au petit matin, les employés de l’hôtel transforment le bar en petit resto afin d’accueillir les clients qui bénéficient du «déjeuner continental» gratuit. La pièce, hier soir si sombre est au petit matin très lumineuse. Au trois quart de celle-ci, on installe un paravent cheap de type accordéon afin de délimiter l’espace «machines».

La dernière fois que nous avions séjourné là, je me souviens que nous devions avertir les enfants de ne pas aller jouer sur les machines car ce n’était pas un jeu justement. Pas de danger que cela se produise cette fois-ci, il n’est permis de déjeuner dans cet espace somme toute accueillant que si nous ne sommes pas en présence d’enfants. Sinon, on se fait rediriger dans une pièce blanche, sans décoration, franchement déprimante, juste à côté. Sur un trépied, une énorme télévision crache les plaintes de Caillou.

Je m’enquiers auprès de l’employée de l’hôtel à la réception afin de savoir pourquoi nous sommes ainsi relégués à cet espace si peu accueillant? C’est que à cause des « machines », l’autre bord est réservé aux 18 ans et plus.

La marmaille avale en vitesse le muffin et le yogourt afin de quitter cet espace. Je les comprends. Les enfants filent vers la chambre, je change de côté et m’installe dans la zone 18 ans et plus pour déjeuner. Le type d’hier soir, les yeux encore plus rougis que la veille, a l’air d’un zombie. Il s’enfile quelques trucs à manger, fait le plein de café, sort dehors le temps d’une cigarette et retourne à sa machine. Je me demande s’il a dormi dans son char. Je comprends aussi que ceux qui « jouent » ont aussi droit au déjeuner « complémentaire ». Je trouve cela un peu ironique quand même, après les avoir dépuceler de tant de fric aux machines, on s’occupe au moins de les nourrir pendant que le tout est en train de se faire!

Encore une fois, c’est presque complet dans la zone « machines ».

Nous filons avant dîner afin de nous rendre vers la fête de la veille de Noël. Les enfants sont impatients, ils trépignent, ils piaffent, ils sont agités comme ça ne se peut pas. Heureusement que la fermette de Jacques n’est pas très loin de l’hôtel!

Et quelle belle fête ce fut. Il était presque minuit quand nous sommes revenus à l’hôtel. Les enfants ont trouvé sommeil rapidement dans l’auto. Nous les transportons dans la chambre, ils ne se réveillent même pas. Allez! Au lit!

Je ne trouve pas sommeil. Il est un peu passé minuit. Je décide de descendre au bar de l’hôtel. La même serveuse qu’hier soir s’y trouve. L’endroit est désert. Sauf la zone « machine ». Là c’est complet. Pas une seule machine de libre. La musique d’hier soir n’y est plus. Surtout pas de musique de Noël m’explique la barmaid. La télé derrière le bar distille un bloc nouvelles de TVA en boucle, le son est assez bas. Quand l’un des deux écrans émet son signal strident, cela brise cette ambiance délétère de façon encore plus violente.

À voix basse, la gentille employée de l’hôtel m’explique que ce soir-là est particulièrement pénible. Une ambiance mortifère règne dans la place. Il y a un sapin tout décoré dehors qui fait scintiller ses lumières, une des seules décorations de noël de ce lieu. À l’intérieur, les nombreux faisceaux lumineux qui émanent des « machines » s’ajoutent de façon bizarre aux lumières du sapin.

« Il y a bien longtemps que j’ai arrêté de fêter Noël » m’explique la barmaid. En quelque sorte, elle se trouve, un peu, ici, en compagnie des siens. J’ai vite compris qu’elle était passée par là elle aussi.

Je me suis retenu de lui souhaiter Joyeux Noël. Je lui ai plutôt souhaité bonne chance dans le futur en lui admettant que j’avais vu de trop près les ravages que peuvent causer ces putains de machines là.

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