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Philippe Couillard peut continuer à mépriser les médias en toute quiétude…

Récapitulons. Philippe Couillard mange une cinglante volée électorale dans l’un de ses fiefs de la région de Québec. Son gouvernement usé, corrompu, méprisable – en témoigne la réaction à l’entreprise de culpabilisation collective des Québécois qu’il a mise sur pied sur le « racisme systémique » – atteint des sommets d’impopularité inégalés à 10 mois du déclenchement des élections générales.

Aux grands maux les grands moyens. Philippe Couillard annonce un remaniement ministériel aux allures d’opérations de relations publiques. Une mascarade. La presse parlementaire analyse ce remaniement pour ce qu’il est, une manœuvre désespérée par un gouvernement usé. Ce n’est pas rien, Philippe Couillard, à 10 mois du déclenchement des élections ajoute 5 ministres! Sans compter qu’il crée un ministère de toute pièce pour éviter l’opprobre à l’un des membres de son cabinet!

Difficile de concocter un filet mignon à partir d’un plat de lentilles.

Le travail de la presse parlementaire c’est de questionner les politiciens, pas de faire la lecture de leurs communiqués de presse. Il est tout à fait normal que le PM Couillard soit talonné de questions sur les réactions à son remaniement ministériel; c’est la base de la démocratie. Comme c’est normal que le PM soit questionné sur son passé éthique quand ses liens avec Arthur Porter, Hans Black, Marc-Yvan Côté ou William Bartlett (wow, quelle brochette quand même…) reviennent le hanter.

Or ce PM n’aime pas beaucoup les médias. Plusieurs fois pendant son mandat il a montré son agacement, voire son irritation profonde quand ces derniers ne faisaient que leur travail. Philippe Couillard aime quand la presse parlementaire se déchaine sur Lisée ou Legault, mais pas sur lui. Comme si le questionner, lui, outrepassait une ligne non-écrite.

Nous connaissons la méthode Couillard quand ce PM se trouve embarrassé par rapport à son passé éthique, ses accointances douteuses ou les inepties de sa gouvernance ou celles de son parti : l’intimidation.

En 2015, le Journal de Montréal a révélé « que Hans Black, [un partenaire d’affaire de Couillard] ancien membre du conseil d’administration d’Amorfix, alors présidé par Philippe Couillard, a été accusé de fraude, et que Hans Black avait déjà été sanctionné par l’Autorité des marchés financiers au moment où Philippe Couillard présidait le C.A d’Amorfix. »

Courroucé, en furie, Philippe Couillard a refusé de répondre aux questions sur cette affaire et a tiré à boulets rouges sur le messager. Le méchant empire Québécor détenu par le tout aussi méchant PKP.

Cet agacement, ce mépris envers le travail journalistique, le PM l’a aussi manifesté de diverses façons quand il a été confronté à ses liens avec l’argentier libéral honni Marc-Yvan Côté, ou quand il a été forcé de commenter le scandale de la Société immobilière du Québec (SIQ) par exemple.

Couillard Ça suffit

Chaque fois pareil :

« C’est assez! » (Canadian royalties)
« Ça suffit! Ça suffit! » (Hans Black – Amorfix)
« Dossier clos! » (amitié Arthur Porter)
« C’est derrière nous! » (scandale SIQ)
« On passe à autre chose! » (liens Couillard – Marc-Yvan Côté)
« Ne questionnez plus! (affaire Sam Hamad)

Ce crescendo peu reluisant a atteint des sommets inquiétants hier quand le PM Couillard l’a complètement échappé lorsque questionné sur les réactions majoritairement négatives à son remaniement. Excédé, il s’en est pris aux journalistes, aux messagers, encore, mais cette fois au moyen d’une tirade indigne du poste qu’il occupe :

« Qu’est-ce que vous voulez avoir, vous, les médias ? Vous voulez avoir une livre de chair ? Un peu de sang sur la table ? C’est ça qui vous intéresse ? Vous voulez avoir des drames humains ? C’est ça qui vous excite un peu ? Vous voulez avoir des beaux articles là-dessus ? »

Philippe Couillard est en train de perdre la raison. Il déverse son fiel sur les médias alors que ceux-ci n’ont rien à voir avec ses turpitudes. La pression est forte autour de lui, il vient de sacrifier son chef de cabinet, un ami personnel, la grogne est manifeste et ne s’éteint pas dans son caucus (la clan Moreau attend dans l’ombre et les inimitiés sont à peine voilées au sein de ce parti), il est coincé entre ses convictions personnelles sur le vivre-ensemble et celles de la vaste majorité des Québécois qui les rejettent, sans compter qu’à titre de chef du PLQ, il doit composer avec les conséquences des dérives éthiques de son parti.

Pourtant, les choses auraient pu être bien pires. Imaginons un(e) PM péquiste qui l’échappe de la même façon… La retenue dont certains ont fait part hier n’aurait pas été au rendez-vous.

C’est devenu un euphémisme que de le rappeler. Lorsque Jean-François Lisée a osé évoquer les « invités de Justin Trudeau » pour dénoncer le laxisme à la frontière, il n’y avait pas de mots assez durs pour qualifier le tweet du chef péquiste. La journaliste Martine Biron parlait hier d’un « remaniement normal » (+ 5 ministres à 10 mois des élections!), du recours à des « images fortes » par le PM Couillard. Rien de plus. La même qui, au micro de Michel C. Auger, parlait d’une « humiliation » pour Lisée pour qualifier le choix d’Option nationale de se rallier à Québec solidaire avant de voir cet posture démolie par les chroniqueurs du segment Grand angle quelques minutes plus tard!

Plusieurs journalistes ont repris cette tirade indigne du PM Couillard afin de la mettre en évidence, mais bien peu sont allés plus loin. Nous n’avons pas assisté à une levée de bouclier de la même ampleur que celle qui avait eu lieu quand la PM Marois avait refusé, une seule fois en début de campagne électorale en 2014, de répondre aux questions des journalistes.

Rien de tel pour s’indigner du mépris répété manifesté par Philippe Couillard envers la presse quand celle-ci osait faire son travail. Mais peut-on blâmer les journalistes d’être frileux quand vient le temps de dénoncer, avec véhémence, un important élu libéral?

Nous n’avons qu’à penser à ce qui s’est passé avec Benoit Dutrizac, ou même Vincent Marrissal. Les élus libéraux boycottaient systématiquement le micro de Dutrizac car celui-ci refusait de faire le beau et de ne pas trop brasser les élus libéraux comme il le faisait de tous les autres. Pas de passe-droit. Aussi, quand à son antenne, Lino Zambito est venu écorcher l’ex PM libéral Jean Charest en révélant que ce dernier aurait transporté dans sa voiture de fonction des tonnes de fric ramassées suite à un événement de financement douteux, c’en était trop. Congédié Dutrizac.

Le professeur et ex animateur de radio Robert McChesney, un auteur américain qui se spéciale dans le rôle que jouent les médias et la presse au sein des économies contemporaines, a écrit ceci dans son bouquin Les géants des médias, une menace pour la démocratie :

« L’idée que le journalisme puisse en toute impunité présenter régulièrement un produit contraire aux intérêts primordiaux des propriétaires des médias et des annonceurs est dénuée de tout fondement. Elle est absurde. »

La journaliste Aude Lancelin a été cadre au sein de grands quotidiens français tels que L’Obs et Marianne. Toutefois, son penchant trop à gauche lui a valu d’être congédiée suite à des pressions des actionnaires. C’est que cette journaliste très influente au sein des pages d’opinion nuisait à leurs intérêts. Dans le cadre d’une conférence intitulée Sept idées fausses sur les médias, cette journaliste y est allée de la réflexion suivante, essentielle pour comprendre un peu ce qui se passe aussi, chez nous :

« Les journalistes ont-ils trahi, au sens où Julien Benda pu parler en son temps d’une trahison des clercs ? On pourrait le penser, à voir avec quelle ardeur certains d’entre eux défendent les pouvoirs en place, mordent les mollets des quelques réfractaires, et se satisfont globalement d’un fonctionnement où leurs seuls interstices de liberté sont pourtant condamnés à demeurer sans vraie portée. L’idée de trahison est toutefois peu adaptée, la plupart des journalistes n’ayant pas une claire conscience de l’idéal professionnel qu’ils sacrifient en se faisant les défenseurs d’un système des médias devenu profondément vicieux dans son fonctionnement, et dangereux dans ses implications démocratiques. La plupart n’agissent pas avec l’intention de nuire. Eux-mêmes sont en effet devenus, via l’instruction reçue dans les écoles de journalisme, ou la formation sur le tas dans les open spaces des rédactions contemporaines, le produit d’une vision javélisée de ce métier qui ne leur permet plus d’accéder au sens que celui-ci pouvait avoir, lorsque la grande presse d’opinion existait encore. Accompagnateurs enthousiastes de la ruine de leur profession, beaucoup de journalistes ont l’impression sincère de défendre un système actionnarial certes pas parfait, mais suffisamment bon, au sens où la psychanalyste Mélanie Klein, parlait de soins maternels suffisamment bons pour ne pas trop amocher un psychisme. Lorsqu’ils interviennent dans l’espace public pour patrouiller en faveur de leurs actionnaires, qualifier de complotistes les détracteurs d’un système d’information gardienné dans sa quasi-totalité par les entreprises du CAC 40, et certifier la liberté d’expression dont ils jouissent, certains d’entre eux ont même réellement le sentiment de s’inscrire dans un glorieux combat historique en faveur de la vérité des faits. Si on les attaque, n’est-ce pas d’ailleurs le signe qu’ils gênent ? Si on les malmène dans les meetings, si on les insulte sur les réseaux, n’est-ce pas la preuve qu’ils ont mis leurs pas dans les traces des deux Albert, Londres et Camus ? »

Il serait temps que nous commencions aussi à nous inquiéter, ici, des liens inquiétants qui existent entre la presse, le journalisme, le pouvoir; tous ces jeux d’intérêts.

Si une « presse d’opinion libre » existait au Québec, Philippe Couillard ne serait même plus à la tête du PLQ. Sans l’ombre d’un doute ce parti aurait subi le même sort que d’autres partis corrompus tels que Union Montréal ou le PRO des Lavallois.

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Si les actionnaires des médias n’intervenaient pas, de façon tacite ou directe, un chroniqueur comme Luc Lavoie ne serait plus en ondes suite à sa déjection anti-séparatiste d’il y a 10 jours tel qu’on l’aurait fait illico si cette déjection avait visé tout autre groupe tel que les musulmans, les noirs ou les homosexuels.

Aussi, des journalistes comme Benoit Dutrizac ne seraient pas conspués et jetés aux poubelles des médias, mais bien recherchés, acclamés et parmi les plus respectés.

Philippe Couillard n’a rien à craindre dans l’environnement politico-médiatique actuel. Il peut, tel qu’il l’a fait hier, mépriser les journalistes, leur balancer en pleine gueule des tas d’insanités sans craindre une once de révolte de leur part.

Car si les patrons acceptent une analyse qui écorche le PLQ de temps en temps, ceux qui entreprendraient de trop secouer les colonnes du temple libéral seraient rapidement exclus, tassés.

Aude Lancelin là-dessus est d’une éclairante pertinence :

« Première idée fausse : les actionnaires de médias « n’interviennent » pas.
Ils n’exigent rien des directeurs de rédaction, qu’ils ont pourtant choisis pour la plupart, parmi les plus zélés du cheptel. Ils découvrent donc dans le journal, comme n’importe quel lecteur, le travail de leurs soutiers qui, par une espèce d’harmonie préétablie leibnizienne, se trouve être à l’unisson de leur vision du monde. Ainsi les actionnaires de médias, Bernard Arnault, Xavier Niel, Patrick Drahi et les autres, seraient donc les seuls actionnaires, tout secteur confondu, à n’attendre aucun retour sur investissement d’aucune nature, et ce en dépit d’injections substantielles de fonds dans une activité notoirement déficitaire.

Alors évidemment, c’est une insulte à l’intelligence des gens. Mais c’est pourtant un discours couramment tenu, et pas seulement par les managers de ces groupes, par les journalistes eux-mêmes, dont certains ferraillent dur sur les réseaux sociaux pour défendre l’incorruptibilité de leurs patrons. »

Ça ne vous rappellerait pas quelque chose? C’est pourtant tellement facile de plaquer quelques noms pour cette citation soit, typiquement, québécoise…

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