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Attaquer le messager, toujours…

C’est vieux comme le monde; on lit quelque chose qui nous heurte, pourquoi ne pas attaquer le messager.

« On sait bin! C’est dans La Presse! On sait bin! C’est dans l’journal de Péladeau! »

Pourtant, me semble-t-il que chaque texte vaut une lecture. J’ai rarement été d’accord avec l’éditorialiste André Pratte, mais il est arrivé que je le sois. Comme en 2011, suite à la vague orange lors des élections fédérales.

Pratte s’était alors désolé que les électeurs québécois semblent ne pas accorder la même importance au scrutin fédéral, celui-là s’étant soldé par l’élection de nombre de députés NPD qui n’avait jamais mis le pieds dans leur circonscription. Certains parlaient à peine le français et s’étaient fait élire dans des comtés presque exclusivement francophones. Je pense ici à Ruth Ellen Brosseau. Toutefois, cette députée aura fait mentir tout le monde en s’établissant dans son comté et en gagnant la faveur des électeurs.

Je suis parfois d’accord avec Yves Boisvert quand il chronique à Grand angle sur la radio montréalaise de Radio-Canada, souvent pas. Toutefois, bien que je connaisse le biais fédéraliste de La Presse et de Radio-Canada, cela ne m’empêche pas d’y trouver beaucoup de contenu intéressant, pertinent; tout rejeter en bloc parce que cela vient d’une de ces deux sources me priverait de contenu essentiel.

Patrick Lagacé a frappé fort, et à plusieurs reprises, sur le dossier de l’indépendance de l’UPAC et du DPCP, sur le travail bâclé de certains enquêteurs du SPVM et des juges qui rubber-stampait les mandats de surveillance de journalistes.

Le dossier de la commission sur le racisme systémique en est un autre qui montre que des positions divergentes ont émané de tous les grands groupes de presse au Québec.

 

Le témoin

Récemment, j’ai eu la chance de parler et de recevoir en entrevue à quelques reprises une des figures les plus marquantes de l’actualité politico-judiciaire des dernières années, Lino Zambito. La première fois que nous nous étions parlé, je venais de terminer son bouquin Le témoin. J’étais un peu nerveux, je dois l’admettre.

Nous avons discuté hors d’onde pour préparer une entrevue à l’antenne de la webradio radioinfocité. C’était tout juste après la fracassante entrevue qu’il avait donnée à Benoit Dutrizac chez Cogéco et au cours de laquelle il avait affirmé que l’ex PM Jean Charest se promenait avec des centaines de milliers de dollars en cash suite à des événements de financement que l’on soupçonne n’être pas toujours propre-propre!

En pré-entrevue, alors que je lui demandais comment il pouvait affirmer de telles choses sans avoir peur d’être poursuivi, Lino Zambito m’avait expliqué que ses conditions de libération conditionnelle étaient très strictes.

Il faut comprendre que ce qu’avance parfois Lino Zambito dans les médias et qui fait grand bruit, il s’agit là d’informations que l’ex entrepreneur a le plus souvent partagées avec les enquêteurs de l’UPAC. Conséquemment, les conditions de libération de Zambito stipulent que s’il devait induire la justice en erreur –ce qui comprend les allégations qu’il lance dans les médias – il est passible de 15 ans de prison.

Ça refroidit les ardeurs quand vient le temps de vouloir affirmer n’importe quoi.

Lino Zambito a ceci d’intéressant qu’il a déjà fait partie de ce cercle d’entrepreneurs collusionnaires qui tirait parti des méthodes douteuses mises en place par le parti Libéral du Québec.

Il était à l’intérieur de la bête. Il a été témoin de pratiques illégales, il a connu beaucoup de gens dans ce cercle restreint. Il en sait beaucoup. Cela fait de lui, auprès de son ancienne gang politique, un personnage dangereux. Quelqu’un qu’il faut discréditer.

Les Libéraux qu’il pointe du doigt en tant que participant aux magouilles n’hésitent pas à le traiter de bandit devant les micros, et de bien pire loin des caméras et des journalistes. C’est ainsi qu’ils fonctionnent ces Libéraux, quand l’équipe d’enquête de Quebecor publie une énième révélation compromettante. Ils attaquent le messager. Quand les médias ont révélé que l’officier de la SQ Patrick Duclos avait déjà affirmé, sous serment, que la procédure « d’immunité » pour des politiciens libéraux existait bel et bien, le PM Couillard a été forcé de mettre en doute la version d’un enquêteur sous serment.

Attaquer le messager, toujours. Et tout faire pour garder le couvercle sur la marmite.

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Zambito dérange.

Pourtant, quand il a affirmé – à maintes reprises et de différentes façons – que le plus gros problème de l’UPAC c’est celui qui mène ce corps policier d’enquête, le commissaire Robert Lafrenière qui selon Zambito serait en lien étroit avec le bureau du PM Couillard dont le parti politique est celui qui est le plus visé par les enquêtes de corruption, les Libéraux ont rouspété, ils ont tout fait pour discréditer le messager, mais personne ne l’a poursuivi.

Encore cette semaine, quand je lui ai parlé, il a répété à quel point, selon lui, le commissaire de l’UPAC serait un rempart politique plus soucieux de protéger ses alliés que de les pourchasser dans le meilleur intérêt de la justice et du public.

On rappellera d’ailleurs que Lafrenière a toujours paru beaucoup plus courroucé, embêté, par les fuites qui émanent de l’UPAC – pour lesquelles il a agit de façon véhémente et avec célérité – que par les doléances des partis d’opposition et de la population qui aimeraient bien que les accusations tombent et que les croches payent enfin pour leurs actions passées.

C’est absolument indécent et inacceptable que certains politiciens libéraux dont les noms trempent dans les pires magouilles (suffit de revenir sur les témoignages de la CEIC ou de suivre les révélations de Mâchurer par exemple) puissent réussir à s’en tirer et à continuer de siéger à l’Assemblée nationale pendant plus de deux mandats!

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Parlant de déclarations fracassantes, on se souviendra aussi du député de Québec solidaire qui, hors de l’enceinte de l’Assemblée nationale – et de la protection que cela lui confère – avait accusé Jean Charest d’être le « premier suspect » et d’être « responsable de gestes criminels qui auraient été commis par le parti Libéral »; tout en mettant au défi l’ex PM Libéral de le poursuivre si ce qu’il avançait était faux.

Jean Charest n’a jamais poursuivi Amir Khadir.

L’entrepreneur Luigi Coretti, arrêté en 2012 pour fraude, fausse déclaration et fabrication de faux, a lui aussi mis au défi Jean Charest et avait promis de le faire témoigner dans le cadre de son procès. Comme Lino Zambito, Coretti avait décidé qu’il ne cacherait rien. Il entendait tout dévoiler et faire témoigner Jean Charest, Jacques Dupuis, et d’autres libéraux influents.

Surprise! Son procès a avorté et la couronne ne s’est pas opposée à ce que les accusations soient abandonnées.

Encore une fois, Jean Charest a évité le box des témoins.

Voici ce que l’opposition à l’Assemblée nationale avait dit de l’abandon de ce procès par la couronne :

«Est-ce que le gouvernement peut admettre que ça fait son affaire que cette preuve-là ne soit pas dévoilée à la cour, qu’elle ne soit pas rendue publique?»

Simon Jolin-Barrette, porte-parole de la Coalition Avenir Québec en matière de justice

«Pourquoi, dans ce procès-là, les démarches ont été abandonnées? On ne le saura jamais. M. Coretti, qui dit n’avoir rien à perdre, évoque des gens très importants: l’ancien premier ministre du Québec, un ancien ministre libéral, qui dit, comme défense ce matin: «Ah! c’est derrière moi…». Ça ne suffit pas de dire ça. Il faut aller au fond des choses.»

Pascal Bérubé, porte-parole du Parti québécois en matière d’éthique et d’intégrité

Chaque fois pareil. Sinon, ceux dont les procès pourraient embarrasser le PLQ finissent par plaider coupable. Et quand on considère que Gilles Vaillancourt, pour une vie politique dopée à la collusion et à la corruption, à un point tel que ses proches en sont rendus à flusher le cash dans les toilettes ou à le faire transiter dans des comptes en Suisse, pour tout ça l’ex maire de Laval pourrait être libre dès cette année, avant noël.

Est-ce ce type de peine qui va décourager les prochains à faire pareil?

Dire que parmi ceux qui traitent Lino Zambito de bandit, il y en a qui doivent une fière chandelle à la lenteur (ou l’obstruction politique?) de la justice. Depuis 2014, les Québécois ont compris que le PLQ ferait tout pour garder son emprise sur l’UPAC, le DPCP…

Le tout semble fonctionner à merveille.

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