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Doit-on accorder autant d’importance aux sondages politiques?

Quelle importance doit-on apporter aux sondages en période non-électorale? L’analyse de la situation au fédéral lors des mois qui ont mené à l’élection générale de 2011 pourrait être utile afin de comprendre comment les choses évoluent rapidement en politique.

Au départ, il est périlleux d’accorder plus d’importance aux sondages que ce qu’ils sont en réalité, c’est-à-dire un cliché très imparfait de la situation à un moment très précis; un cliché dont la clarté tient à de nombreux paramètres, le plus important étant la méthodologie employée par celui qui sonde. Toute analyse d’un sondage devrait commencer par une appréciation méthodologique. Au Québec, cela manque cruellement.

Une remise en question au Canada anglais qui reste à faire au Québec

Dans le Canada anglais, les ratés spectaculaires de firmes de sondage lors de différentes élections (provinciales ou fédérales) ont mené cette industrie à une remise en question fondamentale. Les politiciens n’hésitaient plus à se moquer des sondages, la population n’y apportant guère de crédibilité. Lors des élections provinciales de 2011 en Colombie-Britannique et en Ontario, les sondeurs se sont plantés royalement. Une vraie farce.

Le PDG de la firme EKOS avait alors publié une analyse non-complaisante de cette « débâcle » (ce sont ses mots) qui avait fait grand bruit dans l’industrie. Si les méthodes ne changeaient pas avertissait-il, l’industrie risquait de s’effondrer par son manque de crédibilité. La période de remise en question était belle et bien amorcée.

Au cours de la même période (2011), des analystes politiques importants n’avaient pas hésité à remettre en question complètement le rôle des sondages en démocratie. L’ex professeur de l’École des Affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa Robert Asselin avait publié un texte coup de poing intitulé Les sondages sont-ils devenus nocifs à la qualité de notre vie démocratique? Sa prémisse –avec laquelle je suis tout à fait d’accord – était la suivante :

« Au cours des dernières élections fédérales [ici, l’élection de 2011], les résultats des sondages ont fait l’actualité presque tous les jours. Au cours de la dernière décennie, les médias ont donné aux sondeurs un rôle messianique dans les campagnes électorales. Dans les minutes avant que les sondeurs publient leurs résultats, nous retenons tous notre souffle, comme si nous attendions une audience avec le pape. Les firmes de sondages sont devenus les nouveaux dieux de la politique moderne.

Le temps est venu de se demander: qu’est-ce que la surutilisation des sondages signifie pour notre vie démocratique? Les sondages ont-ils été préjudiciables à la qualité de nos débats démocratiques? »

On notera que la même chose s’est produite lors de l’élection fédérale de 2015. Pas moins de 117 sondages d’opinion politique ont été publiés au cours des 79 jours de campagne électorale. Du 8 septembre au 19 octobre 2015, jour du vote, au moins un sondage était publié chaque jour. Dans la seule dernière semaine du vote, 25 sondages ont été publiés!

25!!!

Nous ne sommes plus dans le domaine de l’opinion politique mais plutôt dans celui de la business du sondage. Voilà un autre angle de la critique du professeur Asselin, toujours très pertinent aujourd’hui :

« Disons-le clairement: sonder est une business. Vous ne pouvez pas reprocher aux sondeurs de mousser leurs produits et d’agir comme vendeurs pour leur industrie. Comme toute autre profession, il y a de bons et mauvais sondeurs. Au fil du temps, certains ont fait preuve d’une précision impressionnante. Grand bien leur fasse. Mais les bons sondeurs devraient connaître leurs limites – ils ne devraient pas prétendre être de bons stratèges politiques. »

Surtout, Robert Asselin rappelle que les sondeurs ne sont PAS des analystes politiques et que lorsqu’ils s’avancent dans l’analyse des produits qu’ils vendent, cela peut devenir périlleux, voire conflictuel.

Lorsque les sondeurs se prononcent sur le sens de leurs sondages, ils errent habituellement bien au delà de leurs compétences. Pourquoi? Parce que les partis politiques tentent de vendre des concepts, des idées et des plans. Certains de ceux-ci sont plus faciles à articuler que d’autres – et peuvent ainsi donner plus facilement des critiques positives – mais cela ne signifie pas nécessairement que ce sont là de meilleures idées.

« Les sondeurs ne sont pas des experts en politiques, ils sont des experts de l’enquête d’opinion publique. Il y a une différence considérable entre les deux et lorsque les sondeurs tentent d’interpréter leurs enquêtes, en fonction des réponses du grand public au premier niveau, ils courent le risque de ne pas reconnaître la valeur inhérente du débat public qui peut aider à renforcer le soutien à des politiques plus complexes au cours d’une campagne. Bien sûr, le contraire est vrai aussi: des idées plus simples, même si elles sont fallacieuses, peuvent devenir attrayantes dans une campagne, au risque de tasser les meilleures propositions politique parfois moins simplistes. »

Au final selon Robert Asselin, ces sondages offrent à ceux qui les publient quelque chose d’essentiel; du matériel sur lequel on fait beaucoup de chemin, du matériel auquel on donne des airs de certitude alors qu’il n’en n’est rien. Quand un sondage est publié, les « analystes » jubilent en sachant que les projecteurs seront braqués sur eux. La plupart ne se donnant même pas la peine de prendre compte de la méthodologie de l’enquête ou de sa lecture plus approfondie. Trop souvent, le sondage offre à celui qui le commente une fenêtre pour qu’il assoie ses propres certitudes.

C’est que, toujours selon Asselin dans son texte, les sondages mettent de côté toute discussion de fond sur les politiques et offrent surtout l’opportunité de « tester » ce qui pogne et ce qui n’est pas la saveur du moment.

« La conséquence la plus indésirable de la prééminence des sondages demeure que cela évacue toute discussion sur les politiques et la substance. Ici, les médias et les partis politiques sont coupables. Pour les partis politiques, les sondages sont rassurants car ils peuvent mesurer l’efficacité du message. Les sondages annoncent ce qui est « hot », ce qui ne l’est pas et ce que les gens veulent entendre. Trop souvent, au lieu de convaincre les électeurs de leurs idées et de leurs programmes, les paretis politiques se colleront plutôt à ce que les sondages leur ont dit que seront les bons messages. […]

Dans un univers où les nouvelles sont vendues comme tout autre produit, les sondages font de belles manchettes. Les sondages permettent d’aller droit au but, ils montrent une tendance et racontent une histoire. Mais les sondages, trop souvent, font ombrage à d’importants débats sur les politiques publiques – des débats que nous devrions tenir en tant que société. Pas tout peut être placé facilement dans des petites cases toutes faites. Nous ne devrions pas nous laisser entrer emboiter de la sorte par le monde superficiel des sondages. »

Il y a tant d’éléments intéressants dans l’analyse de Robert Asselin quand on les superpose à la situation qui prévaut au Québec. On ne peut douter un seul instant que dans le monde de la business du sondage, cette proximité entre celui qui marchande son produit et celui qui casque le fric et le publie peut conduire à des dérives.

Aussi, comme peu de gens –surtout des analystes politiques à qui l’on offre de multiples tribunes – s’intéressent à la mécanique des sondages (de quel type de sondage s’agit-il? IVR, combiné, web seulement, etc. Échantillon, représentation géographique, composition du panel web), à leur fiabilité méthodologique ni, le plus souvent, à la lecture approfondie des résultats, l’enquête en tant que telle ne devient qu’un prétexte afin de pérorer à partir de prédicats douteux.

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