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La lente mise à mort du réseau des CPE

Par la multiplication des classes de maternelle 4 ans, le gouvernement libéral cherche-t-il à affaiblir le réseau des CPE? La question se pose. Surtout que l’environnement scolaire est loin de faire l’unanimité au sein des spécialistes de la petite-enfance comme milieu de développement adéquat pour les enfants de 4 ans.

Le ministre de l’Éducation du Québec Sébastien Proulx a annoncé cette semaine l’ajout d’une centaine de classes de maternelles 4 ans dans la province afin, dit-il « d’offrir un meilleur départ scolaire aux enfants de milieux défavorisés ». Si, dans l’absolu, cette volonté semble noble, dans les faits, la multiplication des classes de maternelle 4 ans au Québec ne sert pas l’intérêt des enfants.

La classe de maternelle 4 ans n’a rien de nouveau, on la retrouve, de façon plus marginale, depuis le début des années 80. On ne l’avait jamais mis en place de façon généralisée, car les spécialistes de la petite-enfance ne s’entendaient pas sur son efficacité comme meilleur environnement pour les enfants de ce groupe d’âge.

Aussi, l’environnement physique de l’école primaire se révélait, le plus souvent, mésadapté pour l’accueil de bambins de 4 ans.

Depuis 1997, le Québec a mis en place le réseau des Centres de la petite-enfance (CPE) et instauré un cadre de formation technique de niveau collégial afin de former les intervenant(e)s en petite-enfance. Cette offre de service s’est ajoutée aux autres milieux notamment la garderie en milieu familial et la classe de maternelle 4 ans. Pour être accrédité à titre de CPE, il fallait à la fois offrir des places en installations tout en développant une offre de service de garde en milieu familial (RSG). Le tout dans le but d’assurer les meilleurs services pour l’enfant à partir de programmes spécifiques à chaque groupe d’âge et de la possibilité de formation continue pour les éducatrices (la très grande majorité étant des femmes).

L’affaiblissement du réseau des CPE sous la gouvernance libérale

Affirmons-le tout de suite, le parti libéral du Québec (PLQ) n’a jamais cru dans le réseau des CPE bien que celui-ci ait fait ses preuves tant pour l’intérêt de la mère que celui des enfants. Partout dans le monde, ce modèle est étudié et repris. Mais pour le PLQ, il semble que le plus grand défaut de ce réseau soit qu’il porte la signature de l’adversaire péquiste.

Dès son élection en 2003, le PM jean Charest a envoyé un signal clair qu’il privilégierait les garderies privées non subventionnées sur tous les autres modèles. Fidèle à la façon de faire libérale qu’il a instaurée, dix ans plus tard tous ont compris que le trafic de places en garderies privées subventionnées a été très profitable à la fois pour les amis du parti que pour le PLQ lui-même, car les grands spéculateurs de ces places s’assuraient dans presque tous les cas de contribuer à la caisse du parti.

Le PQ et l’ADQ (CAQ ensuite) ont talonné le gouvernement libéral là dessus suite aux plaintes logées par des membres de l’Association des garderies privées du Québec (AGPQ) :

« L’Association des garderies privées du Québec (AGPQ) a reçu quelques plaintes de ses membres, déstabilisés et indignés après avoir été invités à débourser 500 $ pour rencontrer la ministre de la Famille, Yolande James, lors d’un cocktail du Parti libéral (PLQ).

« Les gens ont appelé l’AGPQ et se sentaient obligés de participer. Avec tout ce qui s’est passé dans les dernières années avec M. Tomassi, on a dit aux gens : “touche pas à ça parce que ça ne sent pas bon”. Tout le réseau a été éclaboussé avec M. Tomassi, et là, cette magouille-là continue; je ne comprends pas », a dénoncé le président de l’AGPQ, Sylvain Lévesque. »

En 2014, « la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec, affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (FIPEQ-CSQ), a été forcée de lancer un cri d’alarme pour « sauver » le réseau public de garderies, craignant même un démantèlement. »

Pourquoi? Car « les modifications apportées par Québec depuis 2008-2009 ont fait en sorte que le nombre de places offertes en garderies privées non subventionnées a augmenté de 554 %, passant de moins de 7000, en 2009, à plus de 46 000 en 2014. »

Aussi, dès le retour au pouvoir du PLQ suite au très éphémère gouvernement Marois, les Libéraux ont annoncé leurs couleurs en ce qui a trait aux CPE en suspendant l’émission de permis et le développement de nouvelles places, même celles annoncées par l’ancien gouvernement libéral de Jean Charest dont plusieurs pour des installations déjà terminées.

« On gèle tout! » avait annoncé la nouvelle ministre de la Famille Francine Charbonneau.

La maternelle 4 ans participe à l’affaiblissement du réseau des CPE

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser le développement rapide et étendu de la maternelle 4 ans. Celui d’un gouvernement qui, depuis plus d’une décennie, a tout fait pour affaiblir le réseau public y allant même jusqu’à instrumentaliser le réseau privé, qu’il privilégie, comme outil de financement politique – sur le dos des enfants!

Plus tôt cette année, le ministre de l’éducation Sébastien Proulx s’est fait remettre le premier projet de recherche « à examiner la qualité de l’environnement préscolaire en maternelle 4 ans et sa contribution potentielle à la préparation à l’école chez des enfants en milieux défavorisés. » Mené par la chercheure Christa Japel de l’UQAM, épaulée par plusieurs autres intervenants du milieu de la petite-enfance, c’est l’analyse approfondie de plus de 300 enfants de ce groupe d’âge qui a été observé.

Bien que limitative, cette recherche demeure un outil essentiel pour comprendre les limites, les écueils, les échecs et les possibilités qu’offre l’environnement scolaire de la maternelle 4 ans. Ce qui étonne, c’est que le ministre n’ait retenu que ce qui lui permettait de développer l’instauration de ce modèle sans, au préalable, corriger les graves lacunes des classes déjà en place.

Les conclusions des chercheur(e)s sont pourtant limpides, sans ambiguïté. Extraits :

« Nos résultats indiquent que l’intensité et la qualité des maternelles 4 ans ont très peu d’effet sur la préparation à l’école et, ainsi, ne réduisent pas de façon significative l’effet des conditions sociodémographiques des enfants sur leur préparation à l’école. […]

La performance cognitive et comportementale des enfants au début de la maternelle 4 ans et leur progrès au cours de cette année scolaire sont associés à des facteurs individuels et familiaux. Les diverses expériences préscolaires ne semblent pas mieux préparer les enfants à la maternelle 4 ans, et la qualité de l’environnement éducatif étant généralement faible, celle-ci ne contribue pas significativement au progrès des enfants. […]

La qualité de l’environnement éducatif est généralement très basse avec des lacunes marquées en ce qui a trait au mobilier et à l’ aménagement des lieux, aux soins personnels, à la stimulation du langage et du raisonnement, aux activités offertes, aux interactions et à la structure du service. »

Dans la région de la Petite-Nation en Outaouais, j’ai eu la chance à maintes reprises avec l’une des pionnières de la mise en place du réseau des CPE, madame Yvette Sanscartier. Plus de 37 ans dans le milieu des garderies institutionnelles, elle prend sa retraite cet été; une observatrice crédible du réseau, du milieu en général.

Selon elle, il ne fait aucun doute que le gouvernement libéral cherche à « sortir les 4 ans du réseau des CPE ». Elle m’expliquait que depuis quelques années la subvention versée par le ministère aux CPE pour l’accueil d’un enfant de 4 ans avait diminué sans cesse. De l’autre main, le ministère délie les cordons de la bourse afin de développer le modèle parallèle.

Aussi, l’assertion du ministre selon laquelle « la maternelle 4 ans vise le développement d’enfants en milieu défavorisé » est fausse. Dans les faits, les commissions scolaires remplissent leurs classes de maternelle 4 ans en premier sans égards à la considération socioéconomique de l’enfant. Tout est fait pour rendre les autres milieux de vies plus attrayants pour le parent que le CPE. Fiscalement entre autres.

Dans un milieu comme La Petite-Nation, cela se traduit par des groupes de 4 ans qui seront de plus en plus difficiles à combler. « Pour la première fois de notre histoire, on ne sait pas si nous serons capables de combler nos places dans ce groupe d’âge » m’avouait madame Sancartier. Le coup est dur à encaisser quand, en plus, les intervenants du milieu entendent des témoignages de parents qui se désolent de l’environnement de la maternelle 4 ans, souvent mal adapté à la réalité des bambins.

Dans leur étude, les chercheur(e)s ont noté justement le manque de formation en petite-enfance des intervenants en milieu scolaire pour la clientèle 4 ans. Aussi, le ratio d’un(e) intervenant(e) pour 18 à 20 enfants se révèle contre production dans bien des cas. En milieu CPE, le ratio est de 1 pour 10.

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En terminant, ce qui irrite le plus les intervenants en milieu des CPE c’est la prétention que l’instauration des maternelles 4 ans se fait en complémentarité des autres milieux, surtout des CPE.

« C’est complètement faux! » m’a-t-on indiqué en préparation de mon dossier sur cette question. « Les administrateurs des classes de maternelle 4 ans ont accès à nos listes et comblent leurs classes que les enfants soient de milieux défavorisés ou pas. Tout le monde sait ça! » De complémentarité il n’y a pas quand les classes de maternelle 4 ans sont pleines et que de l’autre côté, les groupes de CPE se vident.

Mais pour nombre d’intervenants en CPE qui vivent l’affaiblissement du réseau sous le régime libéral, il n’y a là rien de surprenant. Mais ce qui décourageant, c’est quand tous ont l’impression que cela se fait au détriment des intérêts supérieurs des enfants.

On m’a d’ailleurs fait remarquer que, dans la recherche de l’équipe de Christa Japel, les recommandations que l’on proposait afin de redresser la situation en maternelle 4 ans ressemblaient beaucoup à l’application du modèle en CPE :  une formation accrue en petite-enfance (ce qui est le cas des intervenantes en CPE), un ratio enfant-intervenante de 1-10 et des locaux plus appropriés; exactement ce qui se fait en CPE!

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