115-730

L’indignation sélective

J’écoutais le radio journal (L’heure du monde) de la première chaine de Radio Canada aujourd’hui vers 18h. Cadre très officiel, c’est le long bulletin d’une heure animé de main de maître, il faut le dire, par Jean-Sébastien Bernatchez.

Le ton était grave ce soir, presque une émission spéciale. C’est que l’ex patron du FBI James Comey témoignait devant le Congrès aujourd’hui; une quasi-affaire d’État au Canada si l’on en croit les 25 premières minutes de ce bulletin.

Couverture complète, sans failles. On a beaucoup insisté sur le principe capital, inaliénable, de liberté et d’indépendance du système de la justice. On a insisté sur le témoignage, sous serment rappelait-on pour ajouter à l’importance de la chose. Ce n’est pas rien.

On traite la chose en fonction de la gravité de ce qui est en cause ici : l’ »indépendance du système de justice, de la probable interférence d’un président honni. Un président contre lequel il fait bon s’indigner. Ce ne sont pas les occasions qui manquent.

Et pourtant, en dépit du travail tout à fait irréprochable qui est fait ici par les médias en général quand il est question de souligner à gros traits comment le président pourrait avoir commis une faute si grave que de s’attaquer à l’indépendance de la justice, des enquêtes, je rage.

Oui, ça m’enrage.

Pourquoi? Car le premier ministre Couillard, en parfaite continuité de son prédécesseur Charest –duquel il continue l’œuvre sans dévier ici – fait cent fois pire que ce que l’on reproche à Donald Trump en matière d’indépendance de la justice, en ce qui a trait à la nécessaire et essentielle distance entre le pouvoir et la police, les procureurs.

Même pas proche.

Comme je travaille souvent avec des collègues du Canada anglais, il m’arrive parfois de bien expliquer ce qui se passe au Québec. Comment le PLQ a été l’objet de 21 perquisitions de la police suite à des tonnes de dénonciations, de témoignages sous serment à la commission Charbonneau, d’officiers de la SQ (Tremblay, Duclos) qui ont signé des affidavits sous serment, comment le PLQ justement s’entête à nommer seul le boss du corps de police dont le mandat est justement d’enquêter sur le PLQ en très grande partie.

Comment le PLQ continue à nommer seul le DPCP, et qu’il conserve ses pouvoirs de nomination dans la magistrature, comment le PLQ nomme le boss de la SQ, comment il a politisé le MTQ –ministère totalement dysfonctionnel et miné par les nominations partisanes qui bloquent toute tentative de faire le ménage qui puisse embarrasser ceux qui les ont nommés.

Je leur raconte l’histoire des « cartables » où sont consignées les détails d’enquêtes policières qui touchent les élus libéraux selon un principe « d’immunité diplomatique », ce qui a été conformé, sous serment, par un officier de la Sureté du Québec…

img_1532

Je leur raconte l’histoire des « mots clés » imposés par le PLQ (celui qui est visé par la perquisition!!) à l’UPAC afin d’éliminer de la documentation amassée par les enquêteurs ce qui pourrait être le plus compromettant… Celle-là autant mérité une semaine d’émissions spéciales, d’éditoriaux cinglants. (Mais c’est Quebecor qui a sorti l’histoire donc… N’en parlons pas!)

Je les instruis des allégations de Lino Zambito concernant les liens politiques entre le boss de l’UPAC et le cabinet du PM libéral, des accusations lancées par Amir Khadir, hors de l’enceinte qui lui assure l’immunité- contre l’ex PM Charest qui « aurait été à la tête d’une organisation qui a commis des crimes ».

« Charest ne l’a pas traîné en justice??? »

« Non. Pas plus que le boss de l’UPAC, ou son gendre, qui est boss de la SQ (Whaaaaat!), n’ont traîné en justice ceux qui les ont accusés de connivence avec le gouvernement libéral.

Le PLQ s’est même permis de couper le budget des équipes d’enquête qui travaillaient sur les dossiers de corruption, dont beaucoup le concernent directement.

En clair, le PLQ a étendu ses tentacules à la grandeur des systèmes de justice et de la police, sans compter les centaines de nominations (plus de 500 en date de fin 2012) dans la haute fonction publique, ce qui l’assure de nombreux alliés indéfectibles dans des postes clés.

Fort de la complaisance médiatique de ceux qui s’indignent sans cesse contre ce que fait Trump (avec raison), mais qui jamais n’insistent de la même façon quand il s’agit du PLQ, ce dernier a pu étendre ses tentacules partout sans trop être inquiété. Et cela au mépris de l’indépendance de la police, de la justice vis-à-vis du pouvoir.

Le gouvernement Couillard devrait être talonné chaque jour sur ces questions. Le PM ne devrait pouvoir conduire un point de presse sans que le dossier de l’indépendance de la justice ne lui soit remis en pleine face.

« Quand M. le PM… Quand allez-vous renoncer à nommer seul le boss de l’UPAC, une nomination partisane de votre prédécesseur à un moment donné! Vous rappelez? Vous étiez aussi de ce gouvernement-là! »

Pour la même raison que l’on tasse un Dutrizac, un Robert Poëti ces insolents qui osent aller un peu trop loin quand il est question du lourd passé libéral – voilà exactement pourquoi la caste médiatique du Québec s’assure de ne jamais porter le coup de grâce au PLQ. De ne jamais le déstabiliser au point de le rendre vulnérable comme l’ont été d’autres repaires politiques de magouilleurs Libéraux; le PRO des Lavallois ou Union Montréal par exemple. Si vous pensez que la haute fonction publique grenouille de Libéraux, dans le monde des médias ce n’est guère différent…

Ô! Y’a bien Québecor et son bureau d’enquête, mais justement, suffit de regarder qui sont ceux qui refusent de traiter des révélations de l’équipe d’enquête de Québecor –même quand ce qui est avancé est sans faille- en invoquant le messager.

S’il la liberté de presse (et de la justice, et de la police) existait au Québec, sans interférence politique, le parti Libéral du Québec subirait le même sort que le parti de l’ex-maire Gérald Tremblay.

Il serait en danger d’imploser. Mais gare à ceux qui osent le dire…

Scridb filter