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« Dérapages » de la gauche québécoise

Permettez-moi de partager ici des extraits d’un texte qui a été écrit dans une récente période de grande ébullition politique au Québec et au Canada. Nous sommes en 2006, le juge Gomery déposera son rapport du même nom sur le scandale des Commandites, des élections sont à venir au fédéral et Jean Charest au Québec est déjà fort contesté.

Ce texte a été publié dans la revue L’Action nationale en avril 2006 et sa lecture (on peut le lire en entier sur le site de la BANQ), un peu plus d’une décennie plus tard, demeure fascinante d’actualité.

Il est du grand Pierre Vadeboncoeur. Texte écrit au moment où la gauche se donne un nouveau parti politique, Québec solidaire. Tout de ce texte demeure d’actualité, presque prophétique, une fine analyse qui tend à se réaliser, plus d’une décennie plus tard. Mais c’est qu’ils sont difficiles à achever ces damnés « péquistes »…

Extraits.

« Dérapages » de la gauche québécoise

« Nous voilà en guerre pour ainsi dire par décret, procédé extrêmement expéditif vu la nature des choses et l’état défavorable de l’opinion. Harper comble ainsi sans tarder les vœux du gouvernement américain et il le fait sans tenir le moindre compte de l’opinion publique. Dérapage. Que sera-ce demain ?

Ce jeu avait d’ailleurs commencé avec les libéraux. Le gouvernement fédéral est-il donc à ce point déterminé à faire ici la politique de Washington? On constate à ce propos la grande nécessité de la présence du Bloc à Ottawa.

D’aucuns, situés à gauche, font maintenant bon marché de l’importance considérable de cette donnée politique, celle du Bloc ou du PQ. Pratiquant un « progressisme » un peu abstrait, ils oublient cette réalité pourtant majeure. Ce dérapage-là est idéologique. […]

De la part de Harper, pendant ce temps, bonnes paroles, mais peu
concrètes à l’adresse du Québec. Harper prévoit le jour où, ayant les Québécois suffisamment en main, il aura le champ libre, comme jadis les libéraux.

Tout cela fait ensemble de curieux mouvements de l’histoire. De recul, par glissement. Ils atteignent le Bloc, le PQ, facteurs de résistance. Certain affecte aussi l’autonomie internationale du gouvernement canadien. Tel autre met en danger les intérêts du Québec, toujours confiés par ailleurs à Charest, qui est le dérapage en personne. Un glissement compromet aussi la gauche, qui croit à tort pouvoir se mettre en marge de nos partis, ceux-ci seuls solidement en place et sièges de la seule force politique contestataire qui compte. On veut la morceler. S’imagine-t-on qu’un équivalent à gauche reconstruirait cet édifice ?

Plusieurs dérapages, on le voit, nous fragilisent. Il faut tout faire pour éviter de brader les organes politiques que nous avons constitués. Ils ne seront pas remplacés. Il ne faut pas écarter cette masse politique solide, seul vrai gage de résistance, front du Québec, opposable aux coalitions de la réaction domestique et internationale. Le nationalisme québécois est par lui-même un non-conformisme, porteur actuel et potentiel de maints défis. Il ne faut pas le bousiller.

Ce sont ces instruments qu’il faut préserver en premier lieu. Au contraire, certains des nôtres croient devoir s’y attaquer d’abord… Quand le PQ et le Bloc tomberont, ce sera la Résistance qui tombera. Un dérapage de gauche se manifeste, faisant pendant au dérapage de droite survenu aux élections. Dans l’analyse politique, comme le réalisme est difficile !

Les adversaires capitalistes et fédéralistes ne s’y trompent pas. Depuis quarante ans, c’est le PQ qu’ils ont dans leur mire, et depuis les années 1990 c’est aussi le Bloc. Ils ne travaillent pas sur les marges. Ils visent juste et sans répit. La structure ! Mais Françoise David ne semble pas de cet avis.

Elle offre un bon exemple d’une pensée idéaliste dans les deux sens du mot. Son jugement politique n’est pas très sûr.

C’est une personne résolue et passionnée pour la défense de ses idées. Mais elle a tendance à prendre ses emballements pour des analyses, et son idéal pour la mesure des contingences. Cela prédispose à entreprendre des actions vouées à servir des idéologies, mais d’une portée pratique douteuse. Ces idéologies sont alors traitées comme des idéalogies. L’idéal, protégé, cultivé, ne cesse alors de survoler les faits.

Je choisis l’exemple de cette militante, car il a du relief. En projetant son idéal sur un écran, elle croit que c’est la réalité même. Elle est aujourd’hui à la tête d’un parti où l’on semble raisonner de la même façon.

Celui-ci paraît incapable de concevoir que le PQ et le Bloc, par leur existence même, par leur poids, malgré leurs insuffisances, sont de grands instruments de critique et des moyens d’action déjà donnés, prédisposés à contester un ordre établi non seulement constitutionnel, mais politiquement plus large, ce qui englobe la politique internationale.

Le Québec, par sa structure idéologique à part, par ses réflexes souvent réfractaires, représente, grâce à son nationalisme, un potentiel de résistance qu’on ne trouve pas ailleurs au Canada, sauf pour une part au NPD. Le Canada est bien plus conformiste que le Québec. Ce dernier est d’ailleurs tenu pour potentiellement plus réformateur par les milieux réactionnaires qui comptent au Canada et aux États-Unis. L’indépendantisme est une force qui va dans ce sens-là. Il faut faire attention à cela.

On ne remplacera pas le PQ et le Bloc par quelque chose qui leur succéderait après avoir contribué à leur chute. C’est de l’illusion pure que de croire le contraire et le pire des calculs impolitiques, le plus insidieux d’ailleurs.

La contestation, loin de se solidariser, se fractionnerait. Une large politique tout simplement serait rompue. »

Nous en sommes là. Plus de dix ans après la fondation du parti de Françoise David, plus d’une décennie de cette gauche qui non seulement refuse de reconnaître que le PQ et le Bloc (la récente campagne fédérale de 2015 a montré que cette gauche a préféré le NPD au Bloc en grande partie) peuvent être instruments utiles pour faire avancer leurs idéaux, cette gauche-là combat aujourd’hui ce « nationalisme québécois, potentiel de résistance ».

Mais surtout, lumineux, lucide aussi, Vadeboncoeur vise dans le mille quand il argue que « l’on ne remplacera pas le PQ et le Bloc par quelque chose qui leur succéderait après avoir contribué à leur chute ». Insidieuse stratégie, certes, mais qui tient surtout d’un calcul très mauvais calcul politique.

Nous ne doutons plus qu’il y a au sein de certaines formations politiques des tenants de la « grande chute » du PQ. Ceux-ci espèrent que ce parti disparu, ils en récolteraient les morceaux. Rien n’est plus faux, et on le voit bien aujourd’hui. L’inimitié grandit entre les Solidaires de l’extrême qui ont fait avorter la convergence et la majorité des péquistes. Coincés entre les deux, une large part de citoyens progressistes plus réalistes à qui l’on demande soit de renier leur parti, soit de cautionner le discours extrémiste délétère –et méprisant – de leur propre formation.

En revenir à Vadeboncoeur ici nous rappelle que le PQ a déjà su incarner le « potentiel de résistance » de la majorité. Cela est vital en notre époque politique. Toutefois, le PQ d’aujourd’hui n’est plus celui dont parlait ici le grand Vadeboncoeur il y a onze ans.

Le PQ actuel est rouillé, un peu sclérosé aussi, confus quand lui vient le temps de choisir entre le calcul politique du présent et le recours à l’audace qui, lui, peut susciter à terme l’adhésion nécessaire de ceux et celles qui ne calculent plus, mais qui sont plutôt à la recherche d’un peu de conviction dans un univers où tout en politique semble trop calculé, programmé.

Si le PQ veut reprendre un peu de sa superbe d’antan, il devra miser sur l’audace, sur le retour aux sources qui l’ont vu naître. Sans concession, sans trembler non plus devant l’impératif moralisateur des adversaires qui l’ont compris, et qui font tout pour l’en éloigner.

Si le PQ devait entrer dans la dure lutte électorale de 2018 son destin entre les mains, en sachant que l’issue de cette bataille cruciale pourrait bien être très signifiante quant à son avenir, qu’il se batte au nom des convictions qui ont mené à sa fondation.

Qu’il se batte en ne manquant jamais d’audace. Nous ferons les comptes à la fin, fiers d’avoir mené la bataille au nom de nos convictions.

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