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Des milliers d’élèves en difficulté de plus, ceux qui ont imposé l’austérité le savent et s’en moquent…

C’était en novembre et décembre 2015, les enseignants du primaire et du secondaire faisait la grève dans la région de La Petite-Nation. J’avais reçu quelques appels de la part d’enseignants, certains du niveau primaire, d’autres du niveau secondaire. On désirait me jaser des conditions de travail et des revendications des professeurs. Le 2 décembre 2015, j’en ai tiré une chronique pour l’émission Les voies du retour à Radio-Canada.

On me savait doublement intéressé par la question, oui en tant que chroniqueur régional pour Radio-Canada, mais aussi comme chargé de cours à l’Université du Québec en Outaouais où j’ai souvent enseigné des cours pour le compte du département de l’éducation, notamment à des étudiantes (car oui, ce sont à 95% des filles) au programme d’enseignement pré-scolaire et primaire.

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Pourquoi je reviens là-dessus maintenant? Surtout en réaction à la manchette du Journal de Montréal de ce matin à propos des milliers d’élèves en difficulté de plus depuis deux ans au sein du système scolaire québécois. Rien de moins qu’une tragédie, une conséquence prévisible des coupures sauvages faites par le gouvernement de Philippe Couillard dans le système de l’éducation; coupures qui se sont traduites par moins de services que les services déjà faméliques qu’il y avait avant. Résultat : les plus vulnérables écopent.

 

En lisant le texte de Daphnée Dion-Viens, qui écrit sur les questions liées à l’éducation depuis longtemps -elle le faisait pour Le Soleil avant -, j’ai pensé à la rencontre que j’avais eue avec deux profs du primaire de La Petite-Nation qui avaient accepté de parler visière levée, en leur nom, même si la consigne du syndicat à l’époque stipulait que les entrevues aux médias devaient être faites par la porte-parole du syndicat. Mais ces deux enseignantes en avaient beaucoup sur le coeur et pas question de mettre un filtre à leur indignation. Deux enseignantes d’expérience, plus de dix ans dans les deux cas. Celles qui en ont vu d’autres.

Et dans les deux cas, écoeurées, tannées, dégoûtées par la dépérissement de l’école publique, leur école publique.

Elles m’avaient expliqué comment, dans une région comme la nôtre, une MRC parmi les plus pauvres de la province, on changeait les méthodes de calcul des cotes de défavorisation dans l’école pour la faire grimper juste un peu; juste au niveau où on coupe les maigres services en appui à l’éducation qui reste. Moins de temps passé à l’école par l’orthophoniste par exemple, finie la collation du matin dans une école où les besoins sont criants et où trop de petits bout de choux arrivent sans déjeuner convenablement – ou sans avoir à déjeuner du tout.

Elles m’avaient annoncé cette catastrophe à venir, l’explosion des cas d’élèves en difficulté. J’avais jadis été surpris quand elle m’avait appris que dans certains cas, des profs ne se donnaient même plus la peine de référer les cas d’élèves en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. Certes, on avertissait les parents, on posait le diagnostic, mais pourquoi ajouter à une liste déjà tellement longue que le temps d’attente pour voir le spécialiste en cause dépasse la durée du cycle scolaire de l’élève. Vous avez bien lu… des années.

Ou allez au privé. Dans une école qui se situe à 9 ou 10 (sur 10) en ce qui a trait à la défavorisation, bien peu de parents peuvent se le permettre. Des élèves qui tentent de cheminer tant bien que mal et qui s’ajoutent à ceux, déjà trop nombreux, qui risquent bien de décrocher un jour, faute de l’appui en enseignement adéquat. Rappelons que dans presque 65% des cas, ces élèves en difficulté sont des garçons.

Au cours de cette rencontre avec ces deux enseignantes d’expérience, j’ai pu mesurer l’ampleur de ce qui cloche et de ce qui peut provoquer un sentiment de découragement, de frustration dont les conséquences peuvent être dramatiques. Des profs qui luttent contre la dépression et d’autres nombreux(ses), qui se remettent en question, qui abandonneront la profession. Des enseignants d’expérience, souvent.

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Une autre enseignante que j’avais rencontré à la même époque, lors du même conflit, m’a envoyé récemment une note socio-économique publiée par l’IRIS (Institut de recherche et d’informations socio-économiques) sur les conséquences des compressions et de l’austérité du gouvernement Couillard sur les réseaux d’enseignement public et privé. je n’avais pas eu l’occasion de lire cette étude des plus intéressantes… et déprimante!

Les statistiques ne mentent pas, les chiffres parlent d’eux-mêmes… Les quinze années de règne libéral Charest-Couillard auront favorisé de façon outrancière le réseau privé d’éducation au Québec; et aura fait grand tort au régime public. L’austérité sauvage des banquiers idéologues Coiteux, Leitao, Daoust aura appauvri encore plus le régime public. Un scandale. L’école privée cannibalise le régime public, y arrache souvent les élèves les plus performants tout en faisant peu de places aux élèves en difficulté. Et, triste ironie, c’est l’ensemble de la collectivité qui finance en majorité l’effritement de son système scolaire public au profit de l’école privée des plus nantis, des plus privilégiés.

Bienvenue dans le Québec Libéral. 

Quelques passages de la note socio-économique de l’IRIS…

sur le déséquilibre de la composition des classes (élèves en difficulté au privé vs au public) :

« Pour l’année 2012-2013, voyons comment se sont déclinés les écarts qui existent entre le public et le privé sur le plan de la complexité de leur mission éducative respective. L’effectif scolaire à temps plein dans le secteur des jeunes comptait 846 488 élèves inscrits dans le public contre 124 283 dans le privé. Pour la même année, le réseau public ne comptait pas moins de 183 119 élèves composant l’effectif scolaire handicapé ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA), contre seulement 5 812 jeunes EHDAA dans le privé. C’est donc dire que 21,6 % de l’ensemble de l’effectif scolaire du public présente une forme une autre de handicap ou de troubles de l’apprentissage (ce taux se situait à 12 % en 2001-2002), contre un maigre 4,7 % dans le privé. […]

Considérant les caractéristiques de la population desservie, les réductions de subventions dans le public sont, d’entrée de jeu, plus dommageables. Le privé a donc non seulement plus d’outils budgétaires pour faire face à l’austérité, mais il a aussi les moyens de sélectionner les meilleurs élèves en laissant à la charge du réseau public la majorité de ceux et celles ayant besoin d’accompagnements spéciaux, et coûteux. En outre, dans les écoles privées, nous retrouvons une plus forte proportion de jeunes dont les parents ont fréquenté un établissement d’enseignement postsecondaire et ont accès à des revenus plus élevés et plus stables, ce qui permet souvent à ces adultes d’offrir un meilleur encadrement aux jeunes lors de leur parcours scolaire. Bref, les écoles privées sélectionnent les meilleurs élèves, laissent de côté les cas EHDAA et peuvent compter sur un bassin de parents favorisés, en plus d’avoir de meilleures ressources sur le plan financier et culturel. »

L’école de l’élite financée en majorité par la plèbe.

Sur l’effet de l’austérité privé vs public :

« est-ce que les écoles privées, en raison même de la diversité de leurs sources de financement, sont plus à même de faire face à des compressions de leur financement public et, ensuite, cette diversification devient-elle un modèle pour le réseau public ? Bref, il y aurait dans un premier temps l’application de politiques d’austérité auxquelles le privé résiste mieux et, dans un deuxième temps, une transformation du financement des commissions scolaires suivant le modèle du privé. Ce serait l’application au sens strict de politiques néolibérales visant à modifier le fonctionnement des services publics dans le but de les rendre conformes à la dynamique du secteur privé »

Sur l’indécente préférence du réseau privé par le gouvernement Couillard, même dans l’application de l’austérité :

« Les mesures d’austérité ont donc frappé le nance- ment public des écoles privées comme celui des commissions scolaires. Bien que depuis 2009-2010, les sommes versées par l’État au privé aient diminué plus rapidement que celles versées au public, il ne faut pas oublier que cette évolution récente cache deux autres tendances : l’augmentation plus rapide du financement gouvernemental des écoles privées depuis le début du nouveau millénaire et les coupes plus drastiques imposées au secteur public lors de la dernière année. Il y a donc là une dynamique qui, loin de désavantager les écoles privées, sert plutôt leurs intérêts. Depuis 2001-2002, ce sont les écoles privées qui semblent avoir le vent dans les voiles en ce qui concerne les fonds que Québec dépense pour l’éducation primaire et secondaire. Cela s’explique en partie par l’évolution des effectifs scolaires, mais pas entièrement. Bien que le nombre d’élèves au privé augmente, la complexité des cas pris en charge par le public et la sélection des meilleurs élèves par le privé viennent compenser cette tendance. Au final, le bilan de cette période est clair : dans la comparaison du financement public obtenu, les écoles privées se sont mieux tirées d’affaire que les commissions scolaires. »

Un graphique en terminant…

Variation annuelle des dépenses de transferts –

Fonctionnement pour les commissions scolaires et les établissements privés, 2002-2003 à 2015-2016, en %

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On remarque d’entrée de jeu que les plus grandes hausses du financement du système public sous Jean Charest se faisaient en période pré-électorale. Surtout, c’est l’arrivée du PLQ de Couillard qui marque une préférence marquée pour le régime privé (ça tombe bien pour l’actuel ministre de l’éducation Libéral Sébastien Proulx) suite à une courte augmentation du public sous l’éphémère et seul budget Marceau.

Ce que nous avons devant les yeux, c’est le désastre en éducation. Rien n’est plus rose du côté de la santé. Philippe Couillard avait un plan, celui de rapetisser, de ratatiner le Québec, de l’affaiblir, de l’appauvrir, d’en faire un champ de ruine sur lequel il ne resterait plus qu’à assoir l’état fédéral comme bon sauveur. Comme seul sauveur. Et je blague à peine.

Mais surtout, Philippe Couillard est passé à la vitesse grand V dans « l’application au sens strict de politiques néolibérales visant à modifier le fonctionnement des services publics dans le but de les rendre conformes à la dynamique du secteur privé » tant en éducation qu’en santé. Ça, il s’était bien gardé de l’annoncer en campagne électorale en 2014. Il sera impératif de bien expliquer à la population comment elle s’est fait dupée en 2014, mais aussi comment la CAQ, en grande partie, appuie cette dynamique économique néolibérale.

En attendant, ce sont les élèves les plus vulnérables, les patients les plus mal pris, nos aînés les moins fortunés en CHSLD – dont s’est moqué le ministre Barrette avec son show de cuisine – et le citoyen du Québec, plus taxé, plus imposé, à qui on ment constamment au sein de ce gouvernement (et par le truchement de ses alliés), voilà ceux qui souffrent le plus de l’incurie de ce gouvernement.

Des milliers d’élèves de plus en difficulté, sacrifiés sur l’autel d’une austérité idéologique, une logique implacable du plus fort, une logique qui ne s’émeut jamais. Et les miettes électorales que jettera ce gouvernement pourri, corrompu, ne seront toujours que des miettes, que du mépris.

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