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Lisée s’adresse aux anglophones… Sacrilège!

Il y a quelques jours, le chef du parti Québécois Jean-François Lisée enregistrait une vidéo en anglais avec Richard Langlais son candidat dans Verdun. Pourquoi? Pour s’adresser directement à un segment de la population que le PQ juge susceptible d’être réceptif à son message. Le vote captif anglophone. C’est une chose de reconnaître que ce vote semble figé dans le ciment et immuable, mais ce serait une erreur de ne même pas essayer de causer avec la collectivité anglophone du Québec.

Il n’en fallait pas plus pour que le chef du PQ soit attaqué par quelques ayatollahs de la langue française. Sacrilège! Le Québec est français! Pourquoi s’adresser en anglais aux Québécois! Pourquoi pas l’ourdou un coup parti! Une discussion en ce sens a cours sur le fil Facebook de la chroniqueure Tanya Longpré dont le travail et l’expertise en francisation sont acclamés par tous. Pourtant, pour Tanya Longpré, l’initiative est ridicule tel qu’elle l’explique dans son post : « Jean-François Lisée en espagnol, Jean-François Lisée en anglais. Bientôt, Jean-François Lisée en ourdou dans Parc-Extension, et en arabe dans Viau ! La langue commune, qui nous réunit, au Québec, devrait être le français. N’en déplaise à totu ceux qui défendent ces gestes ridicules. »

Voilà qui me déçoit beaucoup. J’imagine que quand on vient d’un coin bilingue, comme ici en Outaouais, que notre famille est en partie anglophone, et qu’on est résolument indépendantiste, on voit la chose différemment. J’ai toujours côtoyé l’anglais d’aise loin que je me souvienne. Je ne me sens pas menacé par cette langue. J’ai fait mes classes et mon apprentissage de la grammaire française à Aylmer en Outaouais où se côtoient les deux solitudes. Un enseignement rigoureux du français aussi à l’école secondaire. J’ai appris l’anglais on the side comme on dit. À voisiner des jeunes de la collectivité anglophone au hockey, au soccer. Surtout, j’ai eu la chance -oui, la chance- de découvrir la collectivité anglophone qui habite le Québec depuis toujours. Ces villages qui, au Québec, tentent de conserver leur langue maternelle et souvent un héritage religieux différent de nôtre historiquement.

Quand on quitte le village de Buckingham (aujourd’hui Gatineau) par la 309 et qu’on bifurque vers le nord, la 315, on croise des villages comme Mayo, Mulgrave. Des véritables vestiges de l’histoire de l’autre « peuple-fondateur » du Québec. Car ces gens y sont depuis toujours. Vrai qu’ils vivent le plus souvent exclusivement en anglais au Québec, comme leurs parents, et leurs grand-parents. mais ça vaut la peine d’aller à la rencontre de cette collectivité là, de l’écouter, de la comprendre. J’y compte de nombreux amis. Et vous savez quoi…

Sacrilège… Certains sont de fervents indépendantistes québécois.

En anglais pis toute.

Vous seriez surpris de voir le nombre de gens que j’ai croisé à Namur, à Mulgrave, à Mayo, dans différents villages du Pontiac jusqu’au Témis, sur la 105 entre Low et Maniwaki, nombre de gens qui sont beaucoup plus réceptifs à mes convictions indépendantistes que vous ne pourriez l’imaginer. Suffit de prendre le temps de causer, de s’expliquer, et de se placer aussi dans la peau de ces gens-là qui tiennent eux aussi à préserver leur langue souvent dans des petits villages perdus dans la campagne québécoise. Sans vouloir que le Québec devienne anglais, tout simplement que l’on reconnaisse les droits historiques de la collectivité anglophone.

Ça doit faire 10 ans que je trinque à Lac St-Marie (près de Kazabazua entre Hull et Maniwaki) avec le proprio d’un pub que j’adore, le McVey. Les proprios, un couple anglophone charmant, des amoureux de la nature et de la bonne bière. De fiers canadiens me disais-je. L’an dernier, juste avant l’Action de grâce, un gros week-end pour eux, je me retrouve au pub le mercredi soir. Seul, avant la tempête du long week-end. Nous avons beaucoup jasé de politique cette fois-là. Le bonhomme McVey, écossais tout bourru et bien rougi par des tonnes de pintes de bières noires, protestait quand j’essayais de le convaincre de voter pour le Bloc (on était juste avant le vote de l’élection fédérale, vous rappelez?). Ni l’un ni l’autre ne semblaient bien impressionnés par les partis fédéralistes. Pas le NPD, et surtout pas Trudeau! Les Conservateurs? Et moi d’insister… Pourquoi pas le Bloc!

S’en est suivi une longue conversation sur la base de mes convictions indépendantistes, et au final, nous partagions pas mal de préoccupations. Le bonhomme a même admis qu’il regrettait de ne pas maitriser mieux le français, qu’il s’y essayait à l’occasion, mais que c’était intimidant. Bref, une soirée mémorable, fascinante comme j’en ai connu des centaines avec le temps. je me souvient de Ruthanne Urquhart, une dame passionnante, passionnée, comme moi d’histoire militaire, spécialiste de la littérature anglaise du 18e siècle. Son argumentaire pour m’expliquer son appui à l’indépendance m’avait galvanisé pendant des semaines.

Les indépendantistes ont tout à gagner à engager une franche discussion avec les collectivités anglophones du Québec et pour un, je vous promet de continuer à le faire car ces collectivités là me passionnent.

Tout ça est possible sans nier l’anglicisation qui a cours, par exemple, à cause de nos carences honteuses en francisation des nouveaux-arrivants. C’est complètement autre chose. Mais l’un n’empêche pas l’autre. On peut à la fois être fier et militer pour que le français soit la seule langue officielle et langue d’usage au Québec tout en reconnaissant les droits historiques de la collectivité anglophone. Tout en engageant un discours honnête et ouvert avec celle-ci.

Si je devais trouver matière à irritation dans le discours de Lisée dans cette vidéo, c’est plutôt du côté du contenu. Ce qui m’irrite franchement c’est ce discours beige axé sur « la santé, l’éducation, l’économie et la promesse de ne pas tenir de référendum pendant 6 ans ». Si j’ai compris quelque chose au cours des plus de 20 ans de militant acharné pour l’indépendance en Outaouais, au coeur d’une dualité linguistique complexe et diversifié, c’est que l’on respecte beaucoup plus ceux qui ont le courage d’affirmer leurs convictions et de prendre le temps de les expliquer, de les défendre et d’en débattre.

En 1994, j’ai été candidat aux élections provinciales dans le comté de Chapleau (Gatineau) pour le NPD-Québec de Paul Rose. J’ai beaucoup parlé d’indépendance. Je me souviens encore de l’invitation que j’avais reçue de la part d’une association de parents d’une commission scolaire anglophone afin que nous discutions de notre programme politique. Une des plus belles soirées politiques de mon militantisme. Bien sûr, tous n’étaient pas d’accord, mais on m’y avait accueilli dans le respect et cette discussion avait été fascinante. Et oui, certains m’ont offert leur appui, mais surtout on avait apprécié débattre de la question. je sais aujourd’hui que si un député bloquiste comme Richard Nadeau a pu être élu à Gatineau c’est aussi parce que des gens de la communauté anglophone ont cru à sa capacité de les défendre.

Je fais le pari que si nous avions le courage de nos convictions quand nous nous adressons à nos concitoyens anglophones, il y en aurait beaucoup plus qu’on pense qui seraient réceptifs à nos idées. Mais qui respecte ceux qui n’ont même pas le courage d’afficher sans gênes leurs convictions?

 

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