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Gloire et déchéance d’une nomination politique…

La sous-ministre au ministère des transports Dominique Savoie fait beaucoup parler d’elle depuis quelques heures. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’elle défraie les manchettes. Suite à l’élection du parti Québécois fin 2012, alors que la Commission Charbonneau s’intéressait vivement à son ministère, Dominique Savoie avait publié un mémo interne qui avait beaucoup fait jaser. Le but de son adresse aux employés du MTQ? Gare à ceux qui seront trop bavards…

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À l’époque, Vincent Marissal s’était intéressé à ce mémo envoyé par la sous-ministre Savoie qui, dans le milieu du MTQ, avait été interprété comme un « avertissement » envers ceux qui seraient tentés d’être trop bavards.

« la sous-ministre Savoie informe les fonctionnaires que «dans le cas où la Commission révélerait des comportements répréhensibles, le Ministère prendra toutes les mesures appropriées à l’égard des personnes concernées […] Des sources bien au fait du climat au MTQ affirment qu’une telle note, loin d’encourager les fonctionnaires à collaborer volontairement avec la commission Charbonneau, refroidira encore davantage plusieurs témoins potentiels, qui craindront les représailles de leur employeur. »

Marissa avait d’ailleurs recueilli la réaction de Jacques Duchesneau face à cet avertissement lancé par la sous-ministre Savoie. L’ex policier, qui a beaucoup enquêté au MTQ et connait bien ce ministère avait répondu ceci :

« Jacques Duchesneau, député de la Coalition avenir Québec (CAQ) et ancien patron de la défunte Unité anticollusion, est encore plus direct. «Il y a deux façons d’interpréter ce mémo. Un, on veut coacher, encadrer les fonctionnaires, les accompagner. Ça, c’est la version mielleuse. Ou, deux, on veut fait peur aux fonctionnaires, les contrôler, les intimider», dit M. Duchesneau, qui critique au passage le manque de protection offert aux dénonciateurs et le manque de transparence «chronique» du MTQ. »

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« Un sous-ministre n’a pas à recevoir d’ordres »

Revenons-en à la comparution en Commission de l’administration publique de Dominique Savoie hier. Rarement voit-on un tel intérêt pour ce type d’exercice. mais cette fois, la sous-ministre était attendue. Loin d’être repentante, Dominique Savoie a plutôt plaidé que le « sous-ministre » n’a pas à recevoir d’ordres du ministre. On a vite compris que Dominique Savoie ne voulait rien savoir du ministre Robert Poëti. Plutôt que de répondre aux requêtes du ministre, elle s’est employée à gagner du temps et, manifestement, à travailler en coulisse pour avoir sa tête. L’éditorialiste du Devoir Antoine Robitaille élabore là dessus ce matin:

« Il faut avoir conscience du caractère inédit des événements de mercredi : un ex-ministre des Transports, Robert Poëti, aussi ex-policier, s’est résolu à fissurer la solidarité bétonnée du caucus libéral et à se vider le coeur à L’actualité. Ce qu’on comprend, entre les lignes ? Que M. Poëti aurait perdu son poste de ministre à cause de sa sous-ministre Dominique Savoie qui estimait son supérieur trop curieux quant à certaines moeurs du MTQ ; lesquelles devraient intéresser l’UPAC. Mais cette dernière reste mystérieusement inactive. »

Non seulement la sous-ministre n’a pas répondu aux requêtes du ministre Poëti, on apprend également que cette dernière a refusé de collaboré avec l’enquêteur externe embauché par Poëti afin d’en savoir plus sur des pratiques si douteuses au MTQ que l’ex policier y voyait même la possibilité d’actes criminels. Robitaille plus loin :

« La lettre de M. Poëti à son successeur, rendue publique mercredi, est stupéfiante et sans précédent. Il confie avoir eu des « préoccupations autant sur le plan éthique, administratif [que] criminel », lorsqu’il était en poste. Il avait embauché une ancienne enquêteuse, Annie Trudel, s’étant illustrée à l’Unité anticollusion (UAC) avec Jacques Duchesneau, afin qu’elle fasse des vérifications au MTQ. Cette dernière a claqué la porte fin avril, soutenant n’avoir plus la confiance de la sous-ministre. »

En fin de compte, rien ne peut arriver au MTQ sans le concours de cette sous-ministre! Et elle rend des comptes à qui cette fonctionnaire? Elle peut avoir la tête d’un ministre qu’elle trouve trop curieux! Il est absolument impératif que l’on resserre les mesures d’imputabilité afin que cette dame rende des comptes. Dans le cas présent, il est même périlleux que celle-ci reste en poste compte tenu de tout ce que l’on découvre au MTQ. Lors de sa comparution en Commission hier, Dominique Savoie a réussi a soulevé l’ire de l’opposition -c’est attendu- mais aussi des députés libéraux! Robitaille élabore :

« Lors de la comparution de la sous-ministre Dominique Savoie à la Commission de l’administration publique (CAP) mercredi, M. Drolet [député libéral de Jean-Lesage] s’est interrogé ouvertement sur un appel d’offres lié au MTQ semblant irrégulier et qui devrait intéresser la vérificatrice générale. Il y a aussi Guy Ouellette, un autre libéral, ancien policier lui aussi (et pas le moindre, il ferrailla avec les motards !), n’a pas hésité à se dire, à plusieurs reprises, « troublé », lors du témoignage de Mme Savoie. Notamment à propos du texte d’un rapport d’audit des professionnels en conformité des processus (PCP, dans le jargon), déposé en matinée au Salon bleu, puis déposé à nouveau en après-midi à la CAP, mais cette fois modifié ! »

La sous-ministre Savoie semble jouir d’un pouvoir disproportionné et d’une impunité malsaine, surtout au sein d’un ministère si important dans l’administration publique, le plus gros donneur d’ouvrage du gouvernement. Déjà en 2012 son rôle était douteux, il l’est encore plus aujourd’hui. (Au moment d’écrire ces lignes, on apprend que Dominique Savoie a été démissionnée comme on dit…)

Dominique Savoie : nomination de Jean Charest

On notera que Dominique Savoie a accédé au cénacle des sous-ministres en 2006, nommée par Jean Charest, d’abord au ministère de l’Emploi et de la solidarité sociale et promue au MTQ, toujours par Charest, en 2011. Il demeure problématique à mon avis que ces postes soient fortement politisés. Si l’on admet que certains postes clés nécessitent une adéquation entre le gouvernement du moment et les grandes orientations qu’il entend donner à la gouvernance qu’il préconise, une politisation extensive de la haute fonction publique peut s’avérer toxique et contre productive. On sait que l’UPAC et le vérificateur-général s’intéresseront au ministère des transports. On verra si le comportement de la sous-ministre Savoie a été répréhensible, mais déjà, ce que l’on entend concernant l’intimidation et l’omerta dans ce ministère est troublant.

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Ce qui est tout aussi troublant, c’est l’ampleur de la politisation de la fonction publique sous Jean Charest. Le service de recherche du parti Québécois avait préparé un rapport accablant en 2012 pour montrer l’ampleur de cette politisation à outrance:

« Les années de pouvoir libéral ont permis au cabinet de Jean Charest de procéder à 523 nominations partisanes dans les ministères et organismes du gouvernement. »

On dépasse ici de façon grotesque le simple cadre de postes clés à pourvoir selon la gouvernance du moment. Cette politisation mur à mur de la fonction publique par les Libéraux est un accaparement idéologique des leviers étatiques. Le cas de Dominique Savoie est intéressant. Nomination de Jean Charest. Le ministre Poëti arrive en 2012. Recruté par Jean Charest pour ses qualités d’intégrité et de service à la population au moment où le PLQ était attaqué de toutes parts sur les questions éthiques.

En fin de compte, au moment où l’ex policier devenu ministre des transports a voulu aller au fond des choses en fonction de cette intégrité qu’il défend, la sous-ministre qui avait voulu à l’époque mettre le couvercle sur le MTQ aura réussi à chasser ce ministre trop curieux…

Dominique Savoie, démissionnée… 

En fin de compte, la sous-ministre aura payé de son absence de collaboration avec le ministre duquel elle a eu la tête. Devenue toxique et indéfendable, le PM Couillard a annoncé ce matin qu’elle était démise de ses fonctions. Y passe également le chef de cabinet du ministre Daoust, remplaçant de Robert Poëti.

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Dès que l’article de Louis Lacroix a été publié, l’éditorialiste Antoine Robitaille y voyait une « bombe »… Il aura eu raison et la « fissure Poëti » aura provoqué, juste ce matin, la chute de la sous-ministre Savoie, de Pierre Ouellet, chef de cabinet du ministre des Transports et l’annonce par le PM Couillard de la création d’un poste d’inspecteur général au sein du MTQ.

Grosse journée pour un premier ministre qui, hier, disait ne savoir absolument rien de tout ça avant les révélations de Louis Lacroix qui s’est fait le porte-voix des doléances de Robert Poëti. le plus ironique demeure que si ce texte n’avait pas été publié, le PM n’aurait rien fait de tout ça. Encore une fois, en matière d’éthique, de collusion et de pratiques douteuses, le PLQ est poussé par les révélations troublantes dans les médias. Robert Poëti a été tassé et repoussé aux banquettes arrières par le PM Couillard.

Parions que si Robert Poëti le pouvait, c’est lui qui aurait dit à Philippe Couillard ce matin : « Écoute Philippe, ça va être une mauvaise journée pour toi…« 

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