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Nul besoin de demander à Maman Cécile si elle est féministe; sa vie est oeuvre d’émancipation…

Ces quelques mots qui resteront à jamais gravés en moi…

Je viens d’une famille essentiellement matriarcale. Chez nous, la cohésion familiale passe par ma grand-mère, Maman Cécile. Une femme exceptionnelle, une femme qui m’enracine et qui, en même temps, me donne des ailes. Une femme -que dis-je un monument!- qui a vu passer la grande noirceur, la révolution tranquille, la douleur du presque pays, la modernité et la post-modernité éclatée que nous vivons actuellement. Toujours belle, toujours droite, lucide, si vive d’esprit et intéressée par son époque…

Ce sont des personnes précieuses nos aïeules à qui on imposait jadis obéissance, à qui on refusait le statut de citoyenne, ces femmes qui ont connu l’hégémonie cléricale… L’oeil malfaisant du curé qui faisait pression pour le prochain enfant au mépris des considérations les plus élémentaires de celles qui enfantaient. Certaines de ces femmes là ont même (!) eu le droit de travailler: infirmière, institutrice…

École de rang de Ste-Eulalie, 1946.
École de rang de Ste-Eulalie, 1946.

Maman Cécile a débuté sa carrière d’institutrice à 16 ans en 1946, l’école de rang de Ste-Eulalie. Ses étudiants pouvaient avoir jusqu’à 14 ans! Diplôme complémentaire comme compétence d’embauche, l’équivalent de trois ans d’école « Normale », la voilà devant le grand tableau noir. On n’a pas idée de l’éternité qui nous sépare aujourd’hui de cette époque de l’après guerre au Québec. Maman Cécile m’a souvent raconté le quotidien d’une institutrice de cette époque: chauffer le poêle, tenir école, et dans son cas y résider. Une époque où la femme enseigne à lire, à compter, à vivre en quelque sorte, mais est incapable de recevoir un salaire sans le consentement du père, du mari.

Nous la fêtions récemment aux Pères Claretin à Victoriaville et je me souviens encore de la voir prendre le micro de la salle de réception afin de s’adresser à sa famille. Tous nous écoutions. Il était essentiel pour elle de prendre un morceau de notre journée afin de raconter un peu d’où elle venait, d’où nous venions. Tranquillement, clairement, avec sa voix d’enseignante et l’assurance d’une femme qui a fait l’école plus de 40 ans, elle a ressassé cette époque lointaine. Cela amusait bien ses arrières petits-enfants!

« C’est quoi une calèsse? T’avais un ssseval! »

École normale de St-Léonard d'Aston, 1944.
École normale de St-Léonard d’Aston, 1944.

Maman Cécile de passionner les p’tits tout en impressionnant les grands. Un moment solennel inattendu car elle n’avait annoncé ses intentions à personne, bien entendu. Elle venait de s’assurer que la passation du patrimoine familial se fasse de vive voix. Un moment précieux.

Pour moi, Maman Cécile c’est aussi le modèle du professeur de primaire. Je me souviens encore, plus jeune, qu’elle m’ait emmené avec elle dans sa classe de première à l’école Pie-X de Victoriaville. Je me souviendrai toujours de l’accueil qu’elle faisait à ses étudiants. Sur les murs, des lettres, des pointillés, des chiffres et sa calligraphie, parfaite, et elle l’est toujours encore aujourd’hui d’ailleurs!

Se promener à Victo avec Maman Cécile est très spécial. Toute une carrière en première année! elle a fait l’école à plusieurs générations de bouts de choux, le père, sa fille et parfois même le petit dernier. Toujours avec la même patience, en refusant les autres affectations. Maman Cécile aura été un prof de première, dans tous les sens du terme. Et c’est si important! L’apprentissage de la lecture, de l’écriture, les fondements complexes de nos phonèmes, les premières phrases. Au sous-sol de la maison familiale qu’elle habite toujours avec Papa Laurent, mon grand-père, elle conserve précieusement la « photo de classe » de chaque année où elle a eu le privilège d’enseigner. Toujours la même disposition: la photo de classe, l’année et le nom de chaque élève. La vocation de l’enseignement, la sagesse de comprendre l’importance de la mémoire…

Ce qui m’impressionne encore aujourd’hui de cette femme c’est son regard lucide sur notre époque. Toujours active dans l’association des retraités de l’enseignement, elle se désole, à haute voix, de voir l’état de « notre école », du peu de valorisation qu’on fait de cette institution sacrée. Est-ce normal qu’en 2016 les conditions d’enseignement régressent? Que les femmes soient contraintes à mener des luttes qu’on croyait pourtant gagnées? Des femmes comme Maman Cécile peuvent témoigner du long chemin parcouru depuis l’école de rang. Il est de notre devoir de les écouter, elles ont beaucoup à nous enseigner.

Alors que les uns et les autres se déchirent sur « être ou ne pas être féministe », c’est à Maman Cécile que je pense. Quand assis à sa table de cuisine, elle me raconte comment les femmes de son époque devaient se battre afin de simplement être reconnue égales des hommes, devenir des citoyennes à part entière, avoir le droit à des opinions bien à elles, encaisser seule sa paye, avoir le libre choix de « faire carrière » plutôt que le destin clérical de la bonne femme au foyer…

Je n’ai pas besoin de demander à Maman Cécile si elle est féministe. Sa vie est oeuvre d’émancipation. Je m’incline devant ce que des femmes comme elles ont accompli en m’efforçant, à ma petite échelle à moi, de rappeler que ces luttes qu’elles ont menées sont loin d’être gagnées à jamais. L’époque que nous vivons en est la preuve désolante.

Le Québec est peuplé de femmes résilientes qui ont trop donné pour que nous les laissions tomber au moment où, sur l’autel d’un libéralisme austère, l’on s’attaque à tant de maigres gains. Tout reste à faire.

Un 8 mars nécessaire.

 

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